Soutenez la Lettre à Jal !

Long live the TV #6 ! A propos des séries historiques britanniques : « Outlander »

Avertissement : attention spoilers !

Pour ne rien vous cacher, j’étais plutôt réticente à l’idée de regarder Outlander. Contrairement à mon habitude, je me suis laissée influencer par certaines critiques négatives reprochant à la série son côté « nunuche » et « pour les filles ».

Est-ce que c’est pour les filles : oui et non. Oui, le public féminin est visé et non, ce n’est pas QUE pour les filles1 ! Est-ce que c’est nunuche : s’il y a bien un adjectif qui ne m’est pas du tout venu à l’esprit en dévorant les trois premières saisons en quelques jours à peine – merci Netflix – c’est bien « nunuche » !

Pour mieux comprendre ce qui suit, voici un court résumé du début de l’histoire : En 1945, Claire est en voyage en Écosse avec son époux, Frank Randall. Ils tentent de réapprendre à se connaitre après avoir été séparés par des années de guerre. Passionné d’histoire, Frank tente de retracer sa généalogie. Claire en profite pour explorer les alentours et notamment le site mystérieux de Craigh na Dun (un cercle de menhirs). Sans savoir comment, elle traverse une des pierres et se retrouve en 1743, en plein conflit entre l’armée britannique et les « rebelles » jacobites écossais2. Elle est « enlevée » par un groupe d’écossais, parmi eux, un certain Jamie…

Adaptée de la série de romans de Diana Gabaldon (parus depuis 1995), Outlander est une série qui mêle tellement de genres qu’il m’est difficile de lui « coller » une étiquette. Présentée comme une œuvre de fantasy, le roman dont est issu la première saison, Le Chardon et le Tartan (Outlander en anglais), a pour point de départ le désir de l’auteure d’écrire un roman historique. Cet imbroglio de genres, au sens positif, se ressent donc aussi à l’écran. Le travail d’adaptation est très bon3 et conserve l’idée de l’œuvre originale de faire entendre les réflexions de Claire sur ce qui lui arrive. En voix-off, elle commente l’action et guide le spectateur, comme le fait le personnage du roman4, avec le recul d’une femme moderne de son époque.

L’importance des aspects historiques du récit varie selon les épisodes, mais l’Histoire est une toile de fond omniprésente, qu’il s’agisse de la période du « présent », à partir de 1945, ou de celle du « passé », à partir de 1743. Vous l’aurez compris, l’intrigue est basée sur un voyage dans le temps, mais la force de la série est, selon moi, de distiller le fantastique par petites touches, ancrant d’abord la série dans une réalité historique plutôt que dans un monde imaginaire, en se servant notamment du folklore écossais et de ses croyances envers le surnaturel (fées, sorcières et autre source d’eau magique).

Car au-delà d’une histoire d’amour (ok, spoiler, mais bon, qui ne s’y attendait pas franchement ?!), le récit de Claire (Caitriona Balfe) et Jamie (Sam Heughan) est surtout celui d’une lutte contre le temps, pour changer ou empêcher certains événements historiques5.

C’est une des particularités de la série, qui se démarque par une réflexion sur le temps, en montrant le combat, souvent vain, des personnages contre le cours de l’Histoire. D’ailleurs, il n’est jamais dit clairement qu’ils ont une quelconque chance de changer les choses et l’intrigue laisse penser plusieurs fois que le voyage dans le temps de Claire et ses conséquences n’influencent pas l’Histoire ou, en tout cas, ne la change pas drastiquement.

De plus, les événements historiques relatés, bien que romancés, sont bien souvent vrais et/ou réalistes. Le moindre élément a semble-t-il été étudié par l’auteure, qui utilise par exemple les noms de clans écossais existants, comme le clan Fraser (le nom de famille du héros) ou le clan MacKenzie.

Cette attention aux détails est sensible également dans la construction de l’intrigue, si bien qu’un évènement ou l’apparition d’un personnage qui peut paraître anecdotique sur le moment, trouve une résonnance plus tard dans la série, révélant alors son importance (pour une perfectionniste comme moi, c’est tellement satisfaisant !).

Les personnages secondaires, nombreux, bien écrits et joués, sont souvent très attachants, comme les compagnons écossais de Jamie (Murtagh, Rupert, Angus…) ou encore le petit orphelin français Fergus (Romann Berrux). Je souligne aussi la superbe double interprétation de Tobias Menzies (Franck Randall / Black Jack Randall), ainsi que celle, assez troublante, de Lotte Verbeek, qui incarne la mystérieuse amie de Claire, Geillis Duncan.

Pour autant, l’autre force de la série est indéniablement le couple de héros, dont l’alchimie est étonnante. La performance de Caitriona Balfe et de Sam Heughan fait vraiment la différence. J’ai beau ne pas être une féministes acharnée, voir une héroïne forte et un personnage masculin à la fois sensible, dévoué et tout en muscles (je résume, évidemment), n’est pas désagréable, je dois le reconnaitre.

Entre violentes disputes à cause de leur fort caractère et scènes d’amour touchantes ou torrides (la série n’est pas à mettre devant n’importe quels yeux), la relation du couple évolue de manière convaincante au fil de saisons. L’écart entre leur deux cultures et époques donne forcément lieu à des incompréhensions, mais Jamie est heureusement ouvert d’esprit et parvient à tout pardonner à Claire, puisqu’elle est, dans tous les sens du terme, une Sassenach6.

Leur loyauté et leur attachement indéfectibles les mènent à se mettre en danger l’un pour l’autre (et on peut dire qu’ils attirent les ennuis), ponctuant l’intrigue historique et dramatique d’aventure et de romance.

Parvenant à se réinventer à chaque saison, le récit tend vers des intrigues plus politiques dans la saison 2 (à la Cour de France), tout en laissant plus de place au « présent » avec de nombreux flashbacks-flashforwards. Cette technique courante est à la fois efficace pour tenir le spectateur en haleine, en suspendant un temps l’intrigue en cours, mais elle créé aussi quelques petits temps morts (au début de la saison 2 notamment).

La saison 3 amène heureusement un souffle d’air frais dans de nouveaux décors et fait la part belle à l’aventure (voyage, paysages exotiques), en veillant à continuer de distiller des éléments fantastiques qui font toujours osciller intelligemment la série entre différents genres.

Mon bilan :

Je regrette de ne pas l’avoir regardée plus tôt (j’aurais dû écouter ma copine Marie qui me l’avait pourtant chaudement recommandée) !

Les faits historiques abordés permettent d’en apprendre plus sur les rapports houleux entre l’Angleterre et l’Écosse (et aussi de mettre en avant les accents incroyablement différents des deux pays, pour mon plus grand plaisir). Le récit est fluide et clair, malgré les voyages dans le temps, et se risque à jouer avec la frustration des spectateurs. En outre, la musique, les costumes et surtout les décors sont somptueux (j’ai tout de même une préférence pour les highlands sauvages).

Le petit plus d’Outlander, c’est d’oser : les sujets délicats, les scènes crues mais pas gores, les personnages qui ont une vraie profondeur et des contradictions, le mélange des genres… À ne louper sous aucun prétexte !


1  La chaîne payante Starz, qui diffuse la série aux États-Unis, est une concurrente directe de HBO (Game of Thrones) et de Showtime (Homeland, Dexter…). Elle a déjà diffusé plusieurs séries historiques, comme l’adaptation du roman de Ken Follet Les Piliers de la terre (The Pillars of the Earth, 2010). Starz diffuse ou a diffusé d’autres séries de genres assez différents, comme American Gods (drame, fantasy) ou encore la comédie horrifique de Sam Raimi, Ash vs Evil Dead (2015-2018) et ne se contente pas de cibler le public féminin.

2  Entre la fin du XVIIème et le début du XVIIIème siècle (jusqu’en 1746 et la sanglante bataille de Culloden), les soulèvements jacobites avaient pour but de renverser le roi d’Angleterre, George II, protestant, et de placer sur le trône Jacques Stuart VII, descendant de Marie Stuart et catholique, puis son héritier Charles Edouard Stuart, dit Bonnie Prince Charlie.

3  Je n’ai, à ce jour, pas encore terminé le premier roman, mais la série est assez fidèle au texte pour le moment.

4  Un peu moins qu’à l’écrit néanmoins, certainement pour ne pas plomber l’action avec trop de voix-off.

5  Ils font tout pour empêcher la bataille de Culloden, par exemple, car Claire sait qu’il s’agit d’un tournant majeur dans la lutte jacobite.

6  Ce mot écossais, venant du gaélique, désigne plutôt péjorativement ce qui est anglais (objets, personnes), mais signifie au sens large « étranger » (outlander). Jamie surnomme Claire « Sassenach » de manière affectueuse.

Related Articles

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Close