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Eh… Dis, pourquoi les personnages principaux de la plupart des séries qui cartonnent sont des anti-héros ?

Par Astrid Kaisermann

Je fais une parenthèse ici pour trois raisons :

  1. Pour vous prévenir d’ores et déjà que je ne mentionnerai pas de séries de HBO ici car, de mon point de vue, HBO est toujours en avance sur son époque et crée du contenu original depuis des années. Ainsi, je ne les vois pas comme un studio suivant une tendance mais comme un studio en créant ou en sortant d’une.
  2. Les séries dont on parle ici sont américaines ; la contextualisation est donc concentrée sur la perspective américaine de la période.
  3. Je vais devoir inévitablement faire des SPOILERS, vous êtes donc prévenus.

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Et donc : pourquoi les personnages principaux de la plupart des séries qui cartonnent en ce moment sont des anti-héros ?

J’imagine que je ne suis pas la seule à m’être posée cette question, si ?

Nous dévorons Narcos (2015- ), Orange is the New Black (2013- ), House of Cards (2013- ), et j’en passe ! Mais je me souviens aussi de l’époque où les séries que je regardais étaient un peu plus… joyeuses dirons-nous – du genre Charmed (1998 – 2006), La Petite Maison dans la Prairie (1974 – 1983), ou encore FBI Portés disparus (2002 – 2009).

Alors, oui, j’ai pris un peu d’âge entre temps mais il faut aussi admettre que le choix qui existe aujourd’hui est en clin à être beaucoup plus noir et complexe que dans mes plus jeunes années. Et pourquoi donc alors ?

Le genre « séries avec des anti-héros » commence à devenir de plus en plus populaire à la fin des années 2000 avec entre autres Dr House (2004 – 2012), ou encore Dexter (2006 – 2013). Et la fin des années 2000 c’est quoi ? C’est les Etats-Unis après le 11 septembre et le monde après le crash boursier de 2007 causé par les banques.

C’est aussi la fin du double mandat de président de George W. Bush Jr – synonyme de : guerre menée sous de faux prétextes, et d’ouragan Katrina décimant la Nouvelle-Orléans et ses habitants pendant que le gouvernement et le président ne semblent pas réagir de manière adaptée (certains iraient même jusqu’à dire que c’était délibéré de leur part afin de se débarrasser d’une population qui gênait, mais cela est un tout autre sujet).

En somme à la fin des années 2000, le monde ne mange pas des arcs-en-ciel au petit déjeuner, ni ne voit des Bisounours voler dans les nuages. Les gens n’essaient même plus de se convaincre que « tout le monde il est gentil, tout le monde il est beau », ils savent que le monde est pourri et que ceux qui apparemment s’en sortent le mieux sont ceux qui sont tout aussi pourris que le monde dans lequel nous vivons.

Alors pourquoi mettre en avant les « gentils losers » de ce monde au final ? (bruit de grillons) Oui, en effet, mieux vaut montrer les « méchants », ils sont beaucoup plus intéressants et satisfaisants à regarder.

On a commencé par créer des « petits » vilains comme Dr House ou Dexter. L’un est insupportable et l’autre tue des gens. Mais le premier sauve des vies que personne d’autre ne peut sauver, et l’autre nettoie notre planète d’ordures humaines. La transition est donc en marche (sans mauvais de jeux de mots) : les héros ne sont plus blancs comme neige mais ne sont pas encore d’horribles personnes ayant rejoint le côté obscur de la force à plein temps, à l’instar des personnages de House of Cards.

Oui, parce que Francis Underwood est bien l’incarnation du diable en personne (et je fais bien référence au personnage dans la série, non pas à l’acteur accusé d’harcèlement sexuel à ce jour…) : il manipule, tue, menace, et se sert des gens comme de mouchoirs à usage unique (petite pensée pour Zoe Barnes et Peter Russo – RIP).

Cette série personnifie à la perfection le politique sans cœur n’agissant que par intérêt que nous voyons de plus en plus dans la vraie vie. Nous savons bien maintenant que personne n’est réellement altruiste, que les politiques ne gardent pas leurs promesses et qu’ils n’ont jamais eu l’intention de les garder. Et à la place de regarder A la Maison Blanche (1999 – 2006) qui veut montrer la politique comme nous aimerions qu’elle soit, on préfère crever l’abcès.

On regarde donc House of Cards où on se dit qu’il n’est pas possible que la réalité soit bien plus noire. D’une certaine manière, c’est une façon de nous rassurer et aussi de dire à nos politiques, polices et médecins qu’on n’est plus aussi innocents qu’avant : on le sait que ce ne sont pas des anges.

Et puis, quitte à s’intéresser à des gens « pourris », autant s’intéresser à ceux qui l’assument entièrement, n’est-ce pas ?

Dans Narcos, par exemple, le personnage pour qui on développe une passion n’est pas un des deux flics de la DEA comme on pourrait s’attacher à Jethro, DiNozzo ou McGee dans NCIS (2003 -). Non, soyons honnête : on adore suivre Pablo Escobar dans sa montée en puissance au cœur du monde du trafic de cocaïne. Et je ne croirai personne déclarant qu’elle n’a pas ressenti au moins une petite pointe de déception lorsqu’il est abattu sur les toits de Medellin.

Une partie de ce qui fait son charme c’est qu’au moins il ne nous ment pas : il va à l’encontre des lois, commet des actes horribles – oui, mais il l’assume. Contrairement à certains de nos politiques qui essaient de couvrir leurs traces ou d’expliquer qu’en fait « c’est pas ce qu’on croit. »

La seule différence entre les deux c’est que l’un essaie de nous faire croire que ses actions sont pour le bien de tout le monde quand l’autre revendique complètement que c’est pour son plaisir personnel et si ça bénéficie à d’autres – cool ; sinon – tant pis.

Ce genre de personnages nous renvoie à notre côté primitif. Leur violence, leur méchanceté, leur narcissisme et leur égoïsme font appel à nos désirs enfouis d’Hommes de Cro-Magnon. Avec nos lois et nos règles sociétales, nous nous devons d’être polis avec nos voisins, de ne pas délibérément faire de mal à autrui, de ne pas tuer les personnes qui nous irritent au plus au point, de partager notre Kinder Bueno avec Tsonga quand il pourrait s’en acheter un à l’épicerie du coin, etc. La frustration est bel et bien là.

Au final, on se bat tout le temps contre nos instincts et de les voir exprimer chez d’autres personnes sur notre petit écran, ça nous fait du bien. Breaking Bad reflète merveilleusement cette idée de frustration. Un père de famille qui ne sait pas comment agir avec son fils handicapé, qui ne gagne pas assez avec son métier de prof de chimie et qui est donc obligé de travailler dans un car wash pour payer les factures.

Un homme qui apprend qu’il est atteint d’un cancer et qu’il ne verra certainement pas sa fille grandir. Un homme qui du coup explose et tente le tout pour le tout, à la place de se tourner vers Dieu comme tellement d’autres séries américaines nous diraient de faire – ne citons que Sept à la Maison (1996 – 2007) pour référence. Non, il préfère prendre sa revanche sur la vie et devenir un baron de la drogue. Walter White c’est au final notre petite voix dans la tête qui nous répète qu’on vaut mieux que ça, peu importe les conséquences.

Et puis si jamais il se fait arrêter, la prison ça a l’air plutôt sympa comme endroit ! Enfin c’est ce qu’on commence à croire avec Orange is the New Black qui a débarqué pour palier à l’idée reçue que « dans les prisons il n’y a que des gros méchants qui ont bien mérité d’être là. » La réalité est un peu plus subtile.

Cette série a réussi à montrer au monde que les prisonniers ne sont pas des monstres mais des êtres humains avec des vies, des sentiments et des aspirations. On finit par apprécier toutes ses femmes derrière les barreaux, et pourtant elles ne s’y sont pas retrouvées pour rien (mention spéciale à Poussey Washington – RIP).

La force de cette série c’est qu’on sait pourquoi elles ont été enfermées, et on a tout de même envie d’être ami-e avec elles. Il y a beaucoup moins d’intérêt à regarder Prison Break (2005 – 2009 / 2017 -) où les personnages sont soit gentils et innocents, soit méchants et coupables – ce qui ne challenge absolument pas nos idées préconçues. Orange is the New Black nous donne une bonne leçon : rien n’est tout blanc ou tout noir, ce n’est pas parce que tu es ou as été en prison que tu es une cause perdue et que tu devrais vivre en autarcie.

Du coup, quelle est la leçon ici ? Le monde est moche et, on le sait bien maintenant – ce qui se répercute sur nos héros de séries. Les règles de notre société sont frustrantes pour notre âme d’hominidé. Et, pour éviter que tout soit déprimant, certaines personnes essaient quand même d’améliorer notre civilisation… en nous renvoyant en pleine face notre image d’horribles personnes remplies de préjugés – certes (« C’était mieux avant ! » dixit mon ancienne propriétaire).

Peut-être qu’on ferait mieux d’inventer une machine à remonter le temps. N’est-ce pas le but ces derniers temps avec toutes ses séries se déroulant dans le passé ? Enfin, ça encore, c’est un autre sujet. Voilà, en attendant, je vous laisse aller chercher le Xanax !

Un commentaire ? 🙂

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