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Critique : « Suspiria » de Luca Guadagnino (2018)

Commençons d’abord par une réponse aux autres critiques que j’ai pu lire sur « l’Internet ». Je ne chercherai pas ici à comparer la version de Guadagnino avec celle du grand Dario Argento.

Déjà parce que les critiques assez réputées ont l’air de bien s’en occuper. En tout cas celles qui sortent dans les premiers résultats sur le net sont négatives, justement pour cause de comparaisons :

« Pour tous les cinéphiles et surtout les admirateurs du cinéaste Argento, c’est un peu le cauchemar. Déjà parce que le film n’a nul besoin d’être refait ou modernisé, c’est une bulle de cauchemar intemporelle dont l’esthétique si particulière fascine encore. »

Si vous voyez ce que je veux dire. Inutile de faire une critique d’un Remake  si ce n’est que de dire « boah c’était mieux l’original ». C’est comme les adaptations livres en film, forcément, on en ressort souvent déçu, parce qu’on s’accroche à l’idée d’un original, jamais égalé.

Mettons au clair ce point : Le Suspiria d’Argento, tout comme les deux autres films de la Trilogie des Enfers, porte sur le genre Giallo/Thriller, avec des nuances de gore. Il se concentrait sur l’enquête aux traits de genre fantastiques, plutôt que sur les sujets comme la danse, la sorcellerie, ou l’après-guerre pour celui de 2018.

La version de Guadagnino développe ces éléments. Cela peut-être en effet un peu trop à digérer d’un coup, mais cela reste un risque intéressant à prendre. Quoique je n’ai pas vraiment saisi pourquoi Guadagnino à déplacé l’intrigue dans un après-guerre à Berlin.

Pour rendre hommage à Argento, plutôt que de réaliser un Remake copié-collé, Guadagnino a surtout ajouté des clins d’oeils du film de 1977 (le nombre de pas ; la Mère toute fripée aux effets spéciaux de qualité cheap ; les zooms…et Jessica Harper) ; des clins d’oeils qui, comme nous, l’ont marqué . Tilda Swinton, qui d’ailleurs dans ce film joue deux rôles, le dit justement, « c’est une reprise », plutôt qu’un Remake.

Guadagnino était probablement conscient que ce n’est pas un film qui arriverait à l’égal de ce film culte, et ça n’était pas son intention. Plutôt réaliser un rêve d’enfant. Guadagnino a décidé d’être cinéaste en partie grâce à l’Art de Dario Argento. Et ça se comprend.

Ceux qui pensait se languir à lire des avis négatifs et destructeur sur la version de 2018, passez votre chemin, et revenez pour la prochaine fois ! Je ne crie bien sûr pas au chef d’oeuvre, loin de là, mais respectons les propositions actuelles.

Ceci étant fait, reprenons !

Suspiria : Illusions, Amour et Ténèbres

L’intrigue est placée dans un Berlin des années 70, coupé en deux par la guerre froide, à l’époque des attentats de la bande à Baader, organisation terroriste d’extrême gauche.

Le film est divisé en plusieurs actes, comme dans un ballet, ou une pièce de théâtre. Un personnage conducteur est donné au film, assistant alors comme nous, à un crescendo ascendant menant à une perte de contrôle, une descente au sous-sol de l’académie Markos, dans les Ténèbres.

La notion de genre et la place des femmes dans une époque fragilisée

Dans un milieu aussi aride qu’est la danse classique (la chorégraphie de Volk ressemble à tout sauf à de la danse classique), les femmes sont en constante balance entre la compétitivité et le rassemblement.

Guadagnino célèbre ici les femmes et leur puissance dans un univers assez connoté « féminin », ce qui coince.  Mais oh! tiens donc, les transgenres ont aussi leur place dans ce film. Léger, mais présent. La question du genre, omniprésente, ramènerait donc un équilibre. Elle se pose que ce soit dans le corps des actrices, revendiquées comme femmes, quasi sans formes (à part celui de Dakota Johnson, qui interprète Susie, aka Mère Suspirium), ou le rôle de Madame Blanc (Tilda Swinton) : Est-ce que Madame Blanc, pour faire preuve d’autorité, doit-elle s’habiller dans des tons sombres et des tenues « uniformes » ? Doit-elle avoir des postures dites masculines et en même temps materner ses élèves en faisant la bise à chacune avant de commencer un cours ?

Il est question aussi de compétitivité entre la Mère Markos, vénérée depuis son sous-sol et Madame Blanc. Cette dernière, malgré sa pédagogie prestigieuse dans le domaine de la danse, n’arrive pas à trouver une place dans son entourage « administratif », c’est-à-dire au sein des autres sorcières de l’Académie.

Lorsque danser devient un rite

« Historiquement, la sorcellerie revient à rendre le pouvoir aux femmes, le pouvoir de la femme en tant que déesse, et cela a été perverti par l’histoire officielle et les religions en le transformant en pacte avec le diable » (Luca Guadagnino)

La danse est souvent perçue comme une transe, un état second, interpréter un personnage autre que soi. Alors pourquoi ne pas intégrer la sorcellerie, l’envoûtement ne peut-il pas avoir sa place dans la danse ?

Ici la danse devient le rite caché du sous-sol. La chorégraphie prend vie, s’emballe pendant que d’autres subissent et meurent. Simple et discret.

Les séquences dansées (réglées par le chorégraphe belge Damien Jalet) sont souvent troublantes, quelque fois sexualisés par des gémissements, des postures. Cela peut être justifié, puisque dans la sorcellerie, il y a la célébration du corps de la femme, de son acceptation, et de libérer sa sexualité. Ce qui va être à l’encontre des morales Mennonites que Susie à reçu par sa mère. Susie préfère réaliser son rêve de fillette, non-accepté par sa famille pieuse mais qui devient réalité après la mort de sa mère. Dans ses dernières paroles, sa mère l’aurait toujours considérée comme « pêché ». Du point de vue de Susie, elle savait qu’elle avait un destin autre qu’à Ohio, lié à Madame Blanc.

Deux Amours

Les actes, le ballet ou la pièce de théâtre rajoute la tragédie ou l’amour dans ce film.

Il y a d’abord un amour de guerre, une histoire assez classique dans le cinéma, entre le docteur et sa femme (Jessica Harper), disparue pendant la guerre. Le docteur entretient une routine, allant de son cabinet à son ancienne maison, dans l’espoir de retrouver son amour.

Puis il y a un amour inattendu. Un amour mêlé d’admiration et de manipulation. Un amour maîtresse-élève lesbien (Dakota Johnson et Tilda Swinton, déjà vues ensembles dans A Bigger Splash de Guadagnino) Madame Blanc manipule-t-elle sa nouvelle élève, ou est-elle justement envoûtée (amoureusement) par le charme rebelle et entreprenant de Susie ? Elle lutte contre cet amour puisqu’elle sait au fond le sort de sa bien-aimée, sous la pression des autres sorcières. (cf la scène dans le restaurant)

Malgré son sacrifice, l’élève dépasse la maîtresse. Elle, qui n’attendait que ça : Incarner son rôle, « enclancher » son épilogue de son ancienne vie, où elle était tantôt fragile, tantôt pleine de confiance. Une dualité intérieure entre son enfance et la Mère Suspirium venant à naître.

Un esthétisme visuel et graphique mêlé à la mélancholie (beauté) de Yorke

Guadagnino rappele son talent pour évoquer une émotion en composant un cadre travaillé et graphique. Pour les génériques (début, actes et fin), Il a fait appel à Dan Perri, qui est réputé pour de nombreux génériques cultes de films Américains : L’exorciste, Star Wars, Taxi Driver.. Des génériques aux caractères graphiques tout à fait différents. Pour Suspiria, il ramène ici une sorte de joie dans les couleurs, avec une pointe de folie, dans les déformations de la typographie.

La Bande Originale, signée par le grand Thom Yorke, apporte de la poésie et adoucit les scènes de

pure gore, hors Volk. Volk qui veut dire Peuple en Allemand, était un terme utilisé aussi dans les origines du nationalisme hitlérien.

Guadagnino commence d’ailleurs doucement à se catégoriser en tant que réalisateur d’adaptation et/ou de Remakes. « Et pourtant, le cinéaste, visiblement passionné par son sujet, réussit finalement à se détacher de l’oeuvre originale avec une vision radicale. » »

M.B

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