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Critique : « Les Heures Sombres » – ou Darkest Hour (2017) de Joe Wright (Négative)

Un film hollywoodien fait par un britannique

A tous ceux qui ont apprécié l’œuvre : je serai en désaccord avec vous.
A tous ceux qui aiment les films historiques : ce n’en est pas un.

Les Heures Sombres relate les événements se passant durant le mois de mai 1940 à Westminster. La seconde guerre mondiale s’accélère, Hitler semble inarrêtable, quelque chose doit être fait. La première est de demander à Neville Chamberlain (du Parti Conservateur) de renoncer à son poste de Premier Ministre, jugé inapte à gouverner le Royaume-Uni en temps de guerre. Un seul candidat à sa succession n’est accepté par l’opposition (le Parti Travailliste et le Parti Libéral) en vue d’une coalition : Winston Churchill. La suite du film tente de montrer dans tous ses angles ce grand homme politique britannique mais le romantisme qui transpire de ce portrait le rend inintéressant.

Débarrassons-nous de ceci dès maintenant : Gary Oldman n’est pas reconnaissable, il imite très bien Winston Churchill. Bravo. Passons à autre chose.

Mis à part le travail de maquillage, l’esthétique du film n’est en rien remarquable. Les plans, les couleurs, et l’ambiance sont fades. C’est un réalisateur britannique aux commandes et pourtant, on a l’impression de voir un de ces blockbusters américains sans âme et sans réelle vision artistique. Pour reprendre les mots de Samuel Douhaire dans Télérama, puisque « les « heures » sont « sombres », alors le réalisateur plonge toutes ses scènes dans la pénombre… ». Il semble que cela soit toute la réflexion artistique du film hélas. La bande son est d’une grande banalité. De la musique classique, douce, sans entrain pour essayer de faire pleurer le spectateur et de faire jaillir un peu de fierté nationale en lui.

Le patriotisme d’ailleurs : grand thème du film. Quand est-ce que les britanniques vont abandonner ? « Jamais ! » C’est ce qu’on nous répète tout du long. Il faut être fier de la patrie, il faut la défendre coûte que coûte, quitte « à mourir étouffer dans notre propre marre de sang. » Cela vous ferait-il penser à quelque chose ? Non ? Pour ma part, je vois de nouveau le blockbuster américain de base, qui nous rabâche à quel point la nation américaine est grande et supérieure à toutes. Avec pour variantes, ici, le fait que la réalisation soit britannique et que le sujet soit le Royaume-Uni.

Fidèle au genre « patriotique », le portrait du Premier Ministre est d’un romantisme sans nom. Churchill, qui était connu pour être un homme colérique et alcoolique, paraît calme et vulnérable ici. Certes, il boit et fume beaucoup. Plusieurs petites piques lui sont lancées de façon nonchalante à ces sujets mais rions-en plutôt, nous dit-on. Allons jusqu’à admirer l’exploit en rappelant que cela demande « de la pratique » que de boire autant. Ses colères sont presque mignonnes et toujours pour la bonne cause : défendre l’intérêt du pays.

Ce qui ressort à l’écran, c’est un homme rempli de doutes et calmé par sa femme (qui soit dit-en-passant aurait pu avoir un rôle beaucoup plus important et intéressant que celui qu’on lui a donné – bref.) Il semble qu’au fond il ne cherche qu’à être aimé : « Je ne vous fais plus peur maintenant ? » demande-t-il au roi assis sur un lit. Digne d’un conte de fée…

Il va jusqu’à braver le métro londonien qui lui faisait si peur pour rentrer en contact avec le peuple, les petits prolétaires et leurs enfants. Et ça paye ! Il obtient leur soutien, leur admiration, et ils lui disent exactement ce qu’il voulait entendre : « plutôt mourir que de signer la paix. » Cette scène est risible à souhait.

En regardant ce film, on croirait que c’est Churchill qui a tout fait tout seul. Alors oui, c’est un biopic sur Churchill mais on parle quand même d’un moment critique de l’histoire britannique ! Même dans une salle remplie de figurants et d’acteurs, on le trouve seul sur les plans.

A l’exception de Neville Chamberlain (Ronald Pickup) et le Comte d’Halifax (Stephen Dillane), les « méchants » de l’histoire, qui s’opposent de temps à autres aux ordres du Premier Ministre, ce dernier n’est que peu contredit. Nous n’entendons presque jamais l’opposition parler : on écoute les discours de Churchill dans la Chambre des Communes, mais ceux du camp adverse ne sont pas montrés ni évoqués (si ce n’est une fois au tout début).

Entendre parler d’autres personnages est une rareté en fait, point à la ligne. « Ne m’interrompez pas lorsque je suis en train de vous interrompre ! » Cette réplique résume bien le film. Je comprends bien que le but de la manœuvre est de mettre en valeur les qualités d’orateur et d’écrivain de Winston Churchill, mais le résultat en devient écœurant tellement on en bouffe de son image et de sa voix.

Servir des discours patriotiques à notre époque ne présage pas grand chose de bon. Que la critique acclame de telles créations est encore pire. On essaie de faire vivre la flamme de la fierté nationale dans les temps de crise. Dans les temps où tout ce qu’il reste à l’Homme est son égo. En sommes-nous réellement arrivés là ?

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