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Confinement, un Journal | Jour 13 : La Cousine

L’Amazing Bicoque est comme Francky Vincent : il existe peu de tabous et il est parfois question d’une cousine.

Seul être féminin à y avoir résidé, Freya Bernadette Mullersdóttir fut pour le lieu l’équivalent d’une mini-tornade, qui a laissé une marque indélébile dans notre mémoire et sur les rebords du canapé.

La voici qui réapparaît sans prévenir.

Stupeur, on sonne à la porte de l’Amazing Bicoque. Tout comme dans le reste du monde, personne ne s’attend à recevoir de visite surprise. Je me dis qu’il est trop tard pour que ce soit le facteur, et Gros Chat Gris n’oublie jamais ses clés. Inquiet, je me tourne vers les enfants dans le jardin, demandant du regard si quelqu’un veut bien m’accompagner. Je suis bien évidemment ignoré.

Derrière le portail se tient donc l’impeccable Freya, qui me fixe de son regard mi-juvénile mi-taquin. Voici maintenant plusieurs semaines que l’on ne s’est croisé. La dernière fois était chez son père, qui venait d’emménager dans un appartement bourgeois après l’avoir récupérée. Cette courte rencontre avec la fifille était restée juste cordiale.

Sans dire un mot j’ouvre le portail, la chatonne passe devant moi l’air de rien et se dirige vers la maison avec l’assurance qu’on lui connaît. Arrivée dans le jardin, sa première réaction est bien entendu de courir après Tofu qui déguerpit devant ce qui est pour lui le Diable incarné. Lemmy, lapin nain amateur de combats, profite de ce court laps de temps pour préparer une charge frontale dont il a le secret. Rejoignant tout ce petit monde, je restaure l’ordre de ce pas.

“Non mais, oh !” fais-je en mettant mes mains sur les hanches. 

***

Nous nous retrouvons autour d’un thé et la conversation se fait courtoise, les quelques mois où nous avons cohabité nous ayant en toute logique rapprochés. Tels deux vieux amis se donnant des nouvelles, j’apprécie le petit mot qu’elle me glisse au sujet de la disparition de Nesquik. En tant que chat, elle s’est naturellement toujours désintéressée de l’animal. Toutefois progressiste dans l’âme, elle lui témoignait une forme de considération en le reconnaissant comme un être vivant.

J’apprends que Mullervater, son père, ne vit pas trop bien le confinement, qu’il a pris la mauvaise habitude de ne plus porter de pantalon et de jouer de la musique fort toute la journée en mangeant des kebabs.

Je finis par lui demander ce qu’elle vient faire ici. Elle me répond que cette histoire de pantalon paternel l’indispose, sans oublier le bruit et l’odeur en général dans l’appartement… Bref, elle songe tout simplement à revenir vivre ici. Surtout qu’en cette période de confinement, avoir un jardin est un luxe dont elle disposerait bien.

Je lui demande si, déjà, son père est au courant qu’elle est ici. Sans filtre, elle me répond que non, qu’elle a profité qu’il soit occupé à mixer pour filer en douce, qu’elle n’a pas besoin de lui dire, d’abord, que le patriarchat c’est plus 2020.. 

Et moi de lui rétorquer qu’elle peut bien raconter tout ce qu’elle veut, elle n’en est pas moins chat. Freya n’aime pas être contrariée, je la vois jeter des coups d’oeil derrière moi. J’ai bien fait de veiller à ce qu’elle ne puisse pas s’introduire à l’intérieur. Comme elle connaît tous les recoins de la maison, il me faudrait un sacré bout de temps avant de lui mettre la main dessus.

Pendant ce temps, à l’autre bout du jardin, Tofu et Lemmy ont oublié leurs velléités pour suivre mes échanges avec leur cousine. Si l’idée d’accueillir de nouveaux résidents est à l’ordre du jour, je sais que Freya déséquilibrerait la synergie en place. Je lance donc l’argument final :

“De toutes façons, tu sais que l’Amazing Bicoque est un lieu où l’on privilégie la non-mixité. Désolé, je t’adore, mais cela ne va pas être possible dans le contexte actuel”. M’attendant à l’explosion inévitable de l’intéressée, je ferme les yeux avant l’impact. 

C’est à ce moment que la sonnerie de ma porte a la bonne idée de se faire entendre pour la seconde fois de la journée. 

***

Ce n’est rien de moins que Mullervater qui vient chercher sa fifille. Déjà de nature dépenaillé au quotidien, le daron semble effectivement se passer de pantalon. Pour ajouter au portrait, il tient une énorme enceinte Bluetooth sur son épaule qui diffuse un gros mix Dubstep à pleine balle. Derrière lui, son colocataire Coco visiblement dans un état jugé “bien bien”, danse tranquillement dans la rue sur le gros son. 

Ma première question est de savoir comment ils ont pu traverser la moitié de la ville sans se faire arrêter ? Selon Freya, les seules attestations qu’ils impriment sont pour aller chercher des kebabs à emporter en bas de leur immeuble. 

Avec cette fougue rythmée par son fier accent des gens du Nord, Mullervater ordonne à sa protégée de rentrer à la maison fissa. Cette dernière, protégée derrière le portail, hurle encore plus fort qu’elle fait que comme elle veut, qu’oncle Jal est d’accord pour qu’elle reste – je fais un discret signe de la tête que non – et que c’est plus sa fifille d’abord, elle a eu des rapports sexuels avec Tofu – ce dernier fait un signe discret de la tête que non –  et la “discussion” continue à peu près comme ça pendant une demi-heure à coup de “Non mais, oh !” et de “Hé, c’est bon dis donc !” ou d’arguments comme “Mais vas-y rentre chez toi là”. Le tableau est parfaitement complété par un Coco en fond visuel dont les pas de danses suivent le son, toujours plus loin, toujours plus fort.

Les voisins commencent à leur tour à gueuler par leurs fenêtres ; au loin, le bruit d’une sirène de police.

***

Le calme est revenu à l’Amazing Bicoque. Nous profitons de cette fin de journée comme au quotidien. Un jour, peut-être, accueillerons-nous de nouveaux résidents, mais il nous faut prendre le temps de la réflexion. Après tout, demain est un autre dimanche.

A suivre – Jour 14 : Une lettre.


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