Cours de cinéma en ligne

Cinéma / Littérature : projections | Appel pour une double journée d’études les 7 et 8 juin 2013

Date limite : 30 avril 2013

Les rapports entre littérature et cinéma, s’ils ne cessent d’être repris depuis les travaux fondamentaux de Marie-Claire Ropars jusqu’au renouveau anglo-saxon de la question, continuent à être conçus à travers trois médiations principales : l’adaptation, l’influence et la convergence. Si la première catégorie masque sa complexité derrière une apparente objectivité (un film est, ou non, adapté d’un roman, et ce transfert médiatique donne l’impression d’être facilement quantifiable en termes culturel et esthétique), les deux autres restent beaucoup plus mystérieuses, labiles, insaisissables, pétrie d’une vision critique périmée (l’influence) ou sans grand pouvoir explicatif (la convergence).

Dans le sillage de travaux récents sur les dispositifs techniques de visibilité, les journées d’études « Cinéma / Littérature : projections » entendent examiner la pertinence théorique et pratique de l’hypothèse suivante : la projection peut être un nouvel opérateur des relations réciproques entre littérature et cinéma.

La projection cinématographique est, au premier chef, un dispositif optique ; un faisceau lumineux transporte en l’agrandissant, parfois en l’anamorphosant, une image sur un écran : image passée, qu’il actualise ; image fugace, dont il déploie l’évanescence ; image photogramme, qu’il met en mouvement et expose à la dissemblance. Pour le redire selon la triade « technique, pragmatique, symbolique » qui forme l’armature des dispositifs entendus comme « matrices d’interactions potentielles », la projection cinématographique est d’abord un mécanisme de reconfiguration d’images et de sons par transport lumineux (I) ; au niveau pragmatique, elle réalise l’immersion du spectateur (II) et organise une levée d’images visibles et mentales qui articulent le Réel et le symbolique (III).

La participation émotionnelle que suscite l’optique n’est pas sans rapport avec le dispositif psychique du même nom, déplacement consistant à imputer à un autre un complexe refoulé dans l’inconscient, ce qui permet à la fois de l’extérioriser et de le dénier comme sien. Le cinéma apparaît alors comme une surface où s’inscrivent les traumas individuels et collectifs, auxquels la projection donne forme assimilable selon le modèle de la figurabilité inconsciente. Les deux versants du dispositif ont en commun d’être des mécanismes qui mettent en jeu un travail de déformation autant destiné à faire voir qu’à opacifier et faireécran.

On peut alors proposer cette définition restreinte de la projection : processus d’interaction et d’écart entre un spectateur et une image. La projection, en suscitant un léger décalage, empêche l’image de coïncider exactement à elle-même et, partant, l’ouvre à l’invu. C’est ce noyau du dispositif qu’il s’agit, d’abord, de mettre au travail pour repenser les rapports entre littérature et cinéma, cherchant les conditions et exemples du transport littéral de l’écrit sur le filmique et inversement. De façon minimale, on peut avancer que la projection spécifie les relations entre cinéma et littérature chaque fois qu’une mention graphique ou un texte lu se surimpressionnent à l’image, ou qu’imaginairement viennent miroiter l’un dans l’autre textes écrit et filmique : l’essentiel est que ce transport, dans ses ressemblances et écarts, sa coïncidence et ses glissements, suscite un effet de révélation que n’aurait pas atteint l’un ou l’autre seul. Si l’on reformule la délimitation restreinte de la projection en termes intermédiatiques, elle devient le processus d’interaction (surimpression / intervalle) entre un texte et une image, que l’un et l’autre soient visibles ou invisibles, actualisés ou connotés, au sein d’une oeuvre intermédiatique (par exemple, Les Histoire(s) du cinéma de Godard ou Le Maheur au Lido de Louis-René des Forêts), mais aussi d’un dispositif analytique, puisqu’il ne s’agit pas ici d’inter ou hypertextualité, mais de lecture et spectature ouvertes aux associations de la mémoire et de l’imagination.

Voici quelques directions qui pourront guider les propositions :

  • Généalogie théorique de cette hypothèse projection : rapport avec « le film lecteur du texte » selon Marie-Claire Ropars (convergences qui permettent, dans leur écart, de révéler la logique scripturale des deux textes) ; emploi du terme « projection » dans les théories de la lecture et de la spectature ; distinctions entre métaphore et opérateur intermédiatique…
  • Le dispositif optique : surimpressions visuelles ou sonores d’images, de textes ; projection thématisée dans les récits écrits ou filmiques et donnant lieu à travail de poétique intermédiatique et/ou de montage analytique, selon la double dynamique de condensation et disjonction que suscite le transport d’images ; manière dont le dispositif optique et son imaginaire propre suscitent des fictions écrites et filmiques.
  • Le dispositif  psychique : à la croisée de la psychanalyse, de la théorie du cinéma et d’une « théorie des affects » (Daniel Stern relu par Raymond Bellour), la projection s’affirme comme un générateur de fictions qui, à partir d’un écran, déplacent ou condensent le trauma, dans une dialectique toujours relancée de figure et d’irreprésentable.
  • Le cinéma invisible et la projection mentale selon des configurations intermédiatiques prévues par le scénario ou le film (allusions, photographies, descriptions, mouvements de lèvres d’acteurs dans le cinéma muet comme appel à projection de mots, paroles, images) ; ou ouvertes à l’imaginaire créatif, en cinéma ou littérature : films fondés sur un poème ou un vers, selon l’extension maximale de la projection comme figurabilité.

La créativité analytique autant que la rigueur théorique seront valorisées dans le choix des communications retenues. Une publication est prévue, sous réserve d’acceptations des textes par le comité scientifique. Proposition à envoyer à marie.martin@univ-poitiers.fr avant le 30 avril 2013.


Responsable : Marie Martin
Url de référence : www.mshs.univ-poitiers.fr/Forell/web/document.php?id=56
Adresse : MSHS 5 Rue Théodore Lefebvre
86000 Poitiers

Bibliographie indicative

Littérature et cinéma :

  • Jean-Loup Bourget et Jacqueline Nacache (dir.), Cinématismes. La littérature au prisme du cinéma, Francfort sur le Main, Peter Lang, 2012.
  • Pascale Cassagnau, Future amnesia. Enquêtes sur un troisième cinéma, Paris, Isthme éditions, 2007.
  • Jean Cleder, Entre littérature et cinéma. Les affinités électives, Paris, Armand Colin, 2012.
  • Kamilla Elliott, Rethinking the Novel/Film Debate, Berkeley, Cambridge, Cambridge University Press, 2003.
  • Margaret Flinn et Jean-Louis Jeannelle  (dir.), « Ce que le cinéma fait à la littérature (et réciproquement) », LHT, n°2, 2006 :http://www.fabula.org/lht/sommaire189.html
  • Pierre-Damien Huyghe, Le Cinéma avant après, De l’incidence éditeur, Grenoble, 2012.
  • François Jost, L’oeil-caméra : entre film et roman, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1987.
  • Jean Lelaidier et Claude Murcia (dir.), Littérature et cinéma, La Licorne n°26,  Poitiers, 2005. http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/sommaire.php?id=371
  • Jean-Louis Leutrat (dir.), Cinéma & Littérature. Le grand jeu 1 et 2, Lille, De l’incidence éditeur, 2010 et 2011.
  • Jacques Rancière, Les écarts du cinéma, Paris, La Fabrique, 2011.
  • Marie-Claire Ropars-Wuilleumier, Ecraniques, le film du texte, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1990.
  • Francis Vanoye, L’adaptation littéraire au cinéma : formes, usages, problèmes, Paris, Armand Colin, 2011.
  • Francis Vanoye, Récit écrit, récit filmique, Paris, Nathan, 1989.

Projection :

  • Raymond Bellour, L’Entre-images 1, Paris, La Différence, 1990, 2002.
  • Raymond Bellour, L’Entre-images 2, Paris, POL, 1999.
  • Raymond Bellour, Le Corps du cinéma. Hypnoses, émotions, animalités, Paris, POL, 2009.
  • Raymond Bellour, La Querelle des dispositifs. Cinéma – installations, expositions, Paris, POL, 2012.
  • Véronique Campan, Réfléchir la projection, Presses Universitaires de Rennes, à paraître au premier semestre 2013.
  • Thierry Kuntzel, « Le défilement », in Revue d’Esthétique, n° 2-3-4, 1973.
  • Thierry Kuntzel, « Le travail du film 2 », in Communications n°23, « Psychanalyse et cinéma », Paris, Le Seuil EHESS, 1975.
  • Dominique Païni, Le Temps exposé, Paris, Cahiers du cinéma, 2002.
  • Projections. Les Transports de l’image, Hazan – Le Fresnoy – AFAA, 1998.
  • Jean Louis Schefer, Du monde et du mouvement des images, Paris, Cahiers du cinéma, 1997.
  • Jean Louis Schefer, Images mobiles, Paris, POL, 1999.
  • Wanda Strauven (dir.), The Cinema of Attractions Reloaded, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2006.

Lecture, spectature, théories de l’écran :

  • Bertrand Gervais, Récits et actions. Pour une théorie de la lecture, Longueuil, Le Préambule, 1990.
  • Bertrand Gervais, Figures, lectures. Logiques de l’imaginaire. Tomes I et II, Montréal, Le Quartanier, 2007.
  • Rachel Bouvet et Bertrand Gervais (dir.), Théories et pratiques de la lecture littéraire, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2007.
  • Martin Lefebvre, Psycho. De La figure eu musée imaginaire. Théorie et pratique de l’acte de spectature, Paris, L’Harmattan, 1998.
  • Stéphane Lojkine (dir.), L’Ecran de la représentation. Littérature et peintre du XVIème siècle au XXème siècle, Paris, L’Harmattan, 2003.
  • Stéphane Lojkine, Image et subversion, Paris, Jacqueline Chambon, 2005.
  • Philippe Ortel (dir.), Discours, image, dispositif. Penser la représentation II, Paris, L’Harmattan, 2008.

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